LA GAMBIE DE JAMMEH N’EST PAS LA COTE D’IVOIRE DE GBAGBO

La Gambie de Yaya Jammeh n’est pas la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. D’abord parce que Laurent Gbagbo et le président gambien sont deux personnalités différentes du point de vue de leurs parcours individuels. Laurent Gbagbo est une démocratie qui s’est longtemps battu pour le multipartisme et la démocratie dans son pays. Il aura attendu patiemment pendant 30 bonnes années que les conditions minimales soient remplies pour accéder à la magistrature suprême. Quant à Yahya Jammeh, il ne s’est pas donné autant de mal. Il a tout simplement fait un coup d’état contre le président Dawda Jawara pour accéder au pouvoir. Il faut juste noter ici que ce coup d’état s’est fait sans effusion de sang. Ce sont donc deux personnalités dont l’une, le président Gbagbo a été déclarée vainqueur de l’élection présidentielle de 2010 par l’organe chargé par la constitution ivoirienne de proclamer les résultats définitifs. Alors qu’il proposait une solution politique, ces résultats ont été contestés les armes à la main par son adversaire, Alassane Dramane Ouattara qui sera finalement installé au pouvoir par l’armée Française.

L’autre, Yahya Jammeh, a publiquement reconnu sa défaite avant de revenir sur ses propos, selon lui, parce que la commission électorale a déclaré avoir commis certaines erreurs, et réclame désormais un nouveau vote avant de saisir la Cour Suprême qui devrait donc statuer sur le litige postélectoral alors que pour certains dirigeants africains, il n’y a plus rien à faire. Pour eux, Yahya Jammeh doit partir. Il ne resterait donc plus qu’à le rassurer puisque pour eux, comme d’ailleurs pour beaucoup d’observateurs, la décision de remettre en cause les résultats qu’il avait reconnus , même s’il ne l’a pas dit publiquement, semble avoir été dictée par la nécessité de se mettre à l’abri des poursuites que le camp de son adversaire sorti vainqueur de l’élection présidentielle, et reconnu ainsi comme tel par Yaya Jammeh lui-même, a imprudemment brandies sans attendre que la passation des pouvoirs soit effective.

Mais il y en a qui s’impatientent et le ton est devenu dur, menaçant même du côté du Sénégal qui met en garde contre des violences qui pourraient être exercées contre ses ressortissants (Cela ne vous rappelle pas la France au Gabon, ?) Autant dire qu’il y a dans ces propos des velléités guerrières car on ne voit pas pourquoi les gambiens devraient attaquer les sénégalais qui sont sur leur sol. Le président sénégalais Macky Sall voudrait en tout cas que tout rentre dans l’ordre avant le 17 janvier qui devrait normalement voir la passation de pouvoirs entre le sortant et l’entrant. Une chose désormais incertaine.

Alors, va-t-on assister à une guerre post-électorale comme en Côte d’Ivoire ? Cela est-il possible, envisageable ? Il me semble en tout cas que la configuration n’est pas la même et qu’une telle option serait onéreuse et risquée, très risquée même parce que tout serait à faire.

En Côte d’Ivoire, l’option de la guerre a été retenue parce que l’adversaire que soutenait la France avait une armée qui a finalement remplacé l’armée de Côte d’Ivoire car il ne suffit pas de gagner une guerre, il faut ensuite avoir une certaine maîtrise de la situation sécuritaire qui peut être volatile. Adama Barrow, l’adversaire de Yahya Jammeh n’a pas d’armée, à notre connaissance.

Mais ce qui nous intéressera beaucoup plus ici, c’est le contexte général de la crise ivoirienne car en plus du fait que Ouattara avait son armée sur le territoire ivoirien, il y avait aussi les forces de l’ONU et surtout les militaires français qui avaient pris faits et causes pour le chef de la rébellion armée. On n’a pas une telle configuration en Gambie.

Sur le plan diplomatique, la France était à l’œuvre à l’ONU, à l’Union Africaine et à la CEDEAO pour tisser une sorte de toile autour de la Côte d’Ivoire et du président Gbagbo.

A l’ONU, la France faisait voter résolutions sur résolutions pour réduire la marge de manœuvre du régime Gbagbo qui dut faire face très tôt, alors qu’elle venait de subir une destruction de sa flotte aérienne qui lui assurait une incontestable supériorité face aux rebelles, à un embargo sévère.

Très tôt aussi, à l’ONU, à défaut de s’attaquer directement au président Gbagbo, la France faisait prendre des sanctions individuelles contre certaines personnalités de son entourage.

La France était aussi à la manœuvre pour surveiller ” le processus de sortie de crise ” d’abord avec un comité de suivi des accords de Linas-Marcoussis, puis avec un Groupe de Travail International (GTI) qui finira par voler en éclats.

La France était aussi à l’œuvre à l’Union Africaine.et on sait comment elle a retourné de façon spectaculaire le président sud-africain Jacob Zuma en l’amenant à adopter une posture de Ponce Pilate.

Il y avait enfin la CEDEAO, cette organisation aura apporté une certaine caution à l’emploi de la Force militaire, mais il faudrait aussi rappeler qu’au sein de cette organisation, il y a l’UEMOA qui regroupe 8 pays qui ont en partage le FCFA géré par la BCEAO. La France utilisera ici l’arme monétaire pour essayer d’étouffer le régime ivoirien et retourner la population contre lui. Non seulement, elle fera retirer la signature pour la Côte d’Ivoire au président élu Laurent Gbagbo pour la donner à son adversaire Alassane Ouattara, mais elle fera fermer l’agence Nationale d’Abidjan et les banques françaises en Côte d’Ivoire qui seront imitées par toutes les autres banques commerciales qui prirent peur.

La France disposait donc, dans le cas de la Côte d’Ivoire, d’une batterie de moyens de pression qu’elle pouvait utiliser pour régler à sa convenance le litige post-électoral ivoirien.

Or, dans le cas de la Gambie de Jammeh, il n’y a pas de force militaire extérieure déjà sur place. Il faudrait donc la mettre en place. Et la France n’a pas l’initiative des résolutions à l’ONU, sinon elle ne se serait pas faite prier pour faire voter des résolutions comme on l’a vu en pour la Côte d’Ivoire. Il faut aussi ajouter que La Gambie n’est plus membre du Commonwealth.

La Gambie de Yahya Jammeh n’est pas membre de l’UEMOA, elle utilise sa propre monnaie le Dalasi, et donc l’arme monétaire ne peut être utilisée contre elle comme ce fut le cas non seulement en Côte d’Ivoire mais également au Mali après la prise du pouvoir par le capitaine Sanogo Yaya.

Il ne reste donc ici que la négociation avec une personne qu’ils ont eux-mêmes déjà qualifiée de dictateur sur leurs chaines de télévision. Ils ne devraient donc pas être étonnés qu’il se comporte comme ils l’ont décrit, sans faiblesse. Il a d’ailleurs prévenu les émissaires de la CEDEAO que ” si la Gambie est attaquée, elle se défendra ” au contraire d’un Laurent Gbagbo qui aura tout fait pour éviter une guerre qui lui a quand même été imposée avec les conséquences qu’on sait.

Vraiment, la Gambie de Yahya Jammeh n’est pas la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo. On se demande donc sur quoi et sur qui compte le Sénégal de Macky Sall, même s’il le fait à mots couverts, pour menacer la Gambie alors qu’il n’a toujours pas réglé définitivement le problème de la Casamance qui risque de prendre une autre tournure avec une éventuelle déstabilisation de la Gambie.. Gageons que Macky Sall a fini par le comprendre puisqu’il a déclaré ceci : ” “Le Sénégal n’a jamais envoyé de soldats en Gambie…Nous souhaitons et nous avons espoir que le dialogue va triompher en Gambie…Et que d’ici le 17 janvier 2017, Jammeh puisse rendre le pouvoir et que tout se fasse dans la paix ” On attendra quand même de voir si Yahya Jammeh va rendre le pouvoir.

 

Alexis Gnagno

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