Gestion chaotique de la mutinerie – La Côte d’Ivoire en proie à une guerre de redistribution

Le fond de la crise à répétition (les mutineries et leur gestion laxiste), que connait la Côte d’Ivoire est lié, à la vérité, à la répartition des fruits de la gouvernance Ouattara au sein de son clan. Que s’est-il passé dès le départ ? Pour la conquête du pouvoir, le Rdr a fait exactement ce qu’il ne fallait pas. Il a recruté des gens de toutes parts. Il a libéré des prisonniers, distribué des armes à des gens peu recommandables. Il a créé des milices à qui il a fait des promesses : des millions, des villas, l’entrée dans l’armée, le passage facile d’un grade à l’autre dans l’armée, etc. Mais quel constat font la plupart de ces personnes ? Le pouvoir s’est cristallisé autour d’un certain nombre de privilégiés qui s’empiffrent et ont le « bec » dans le nectar, sans les autres.

Les fruits de la « lutte » allant directement dans la poche du même petit groupe, les autres qui ont également investi moyens et espoir sur ce pouvoir, ne sont pas d’humeur à se laisser oublier aussi aisément. Parce que le leitmotiv de la conquête, c’était « l’argent ». La communication même du candidat Ouattara était basée sur l’argent : « Je ferai tomber des pluies de milliards ; je sais chercher l’argent… ». Il faisait croire que ses partenaires étaient des milliardaires… Donc l’axe principal de son action, c’était l’argent. L’argent qui fait des gens, des monstres du gain facile. C’est la boite de pandore que le régime a ouverte et qu’il faut pouvoir refermer. Mais au regard de la réalité, maintenant qu’ils sont aux affaires, l’exclusion interne, la discrimination frustrante dans la distribution des marchés et autres avantages, provoquent des sentiments et des comportements de nature à paralyser tout le pays. C’est donc une crise de redistribution. Ce qui est plus visible, c’est la frénésie avec laquelle ils « arrachent » des terrains nus d’Abidjan et font pousser des immeubles.

En moins de six ans, les caciques privilégiés du Rdr ont dépassé ce qu’ont réalisé le Pdci en 50 ans et le Fpi en 10 ans de pouvoir. De même, on se rend compte, selon la Lettre du Continent, que le groupe d’opérateurs économiques (dont Loïc Folloroux) qui gère le cacao est proche de la Première Dame Dominique Ouattara.

La crise du cacao serait survenue parce que ces personnes ont fait, à un moment donné, du sur-stockage du cacao pour créer la pénurie, et déversé plus tard sur le marché une importante quantité de ce produit. Cela a fait chuter le cours, mais ces opérateurs eux, ont empoché une considérable plus-value. Et cela a été fait à plus d’une reprise. Dès lors, ceux qui sont dans le sillon du pouvoir, mais qui se sentent exclus, font fuiter l’information.

Les autres qui voient cette combine du clan Ouattara, sont scandalisés. Dès lors, une solidarité est renforcée entre les frères d’armes issus de l’ex-rébellion. Surtout que ceux qui sont visés par des mandats d’arrêt n’ont pas la garantie de pouvoir compter sur le régime pour les couvrir et les protéger indéfiniment. De sorte que, lorsque l’ordre a été donné d’aller faire la répression à Bouaké pour mettre fin à la mutinerie, un autre groupe a sensibilisé les chefs militaires favorables à cela, pour relativiser les choses.

C’est le déclic. Alors que le message de la fermeté a été donné, à la fois par le ministre délégué à la Défense Alain-Richard Donwahi et le Touré Sékou, le chef d’Etat-major, l’ordre de faire un assaut à Bouaké lancé, et que le chef de l’Etat même encouragé à se retirer du pays, le temps de mater les insoumis afin qu’il revienne en force est lancé, les autres militaires inversent la tendance. Les uns face aux autres, ils négocient et conviennent qu’ils n’avaient pas à se tirer dessus. Un discours comme celui-ci aurait été tenu : « Quel est votre intérêt, vous, à aller tuer les autres à Bouaké ? ».

Ceux qui étaient donc partis pour l’assaut sont revenus tranquillement à la base et les partisans de la fermeté, même énervés, n’avaient pas le choix. Face à cette situation, il y a eu alors une entente de « démons ». Parce que demain, quand ceux qui ont accepté de ne pas se battre, afin de permettre à leurs frères d’armes d’avoir gain de cause, feront aussi leurs revendications, personne ne devra les arrêter. C’est le sens de cette entente.

C’est donc une vraie boite de pandore ouverte contre le pays. Aujourd’hui on parle de Cellule 39 qui revendique 18 millions de francs cfa.

Les milliers de Dozos sont à l’affût. Les autres couches du treillis rêvent certainement de devenir subitement une population de millionnaires, comme leurs frères d’armes.

Il faut donc craindre que cette situation liée à la redistribution post-guerre fragilise davantage la Côte d’Ivoire. Pourtant, cet argument spécieux de la redistribution d’argent après la guerre, avait été utilisé contre Laurent Gbagbo. Il l’avait battu en brèche, disant aux militaires qu’il ne pouvait pas y accéder sans ruiner l’Etat. Et que ceux qui, pour cela, voulaient le renverser le fassent. Il avait été applaudi par les soldats mêmes. C’est le même argument malheureux de la redistribution d’argent, vendu aux rebelles qui est en train de fragiliser le pouvoir Ouattara.

Voilà comment l’un et l’autre gouvernent la Côte d’Ivoire.

 

Germain Séhoué

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