Après les législatives Ce que Ouattara réserve aux Ivoiriens

Nous sommes dans le domaine de l’hypothèse, partie de l’intuition. Mais notons bien que l’intuition est faillible. Nous ne faisons donc que nous interroger. Après s’être offert une troisième République, il reste à Alassane Ouattara à nommer les hommes qui vont accompagner son action : le Vice-Président qu’il tient à nommer au point d’en faire une dérogation spéciale de la nouvelle Constitution, le prochain Premier ministre et le Président du Sénat. Mais, et si le chef de l’Etat, Alassane Ouattara, nommait son ami et frère Blaise Compaoré à la tête du Sénat ? Ouattara a toujours dit qu’il allait étonner le monde et là, il tient ses promesses.

La nomination de l’ancien dictateur burkinabé au pinacle du Sénat n’est pas de l’ordre de l’impossible. Parce que la première question que Ouattara va se poser face à ce sujet, c’est « Si je nomme Comparé président du Sénat, on va me faire quoi ? Qui peut me faire quoi ici ? » A ses questions, il se sentirait à l’aise. Parce qu’effectivement, il est en roue libre en Côte d’Ivoire depuis qu’il est au pouvoir. Il fait ce qu’il veut et quand il veut, sans rencontrer une opposition tenace. Il a accueilli dans le pays, après sa chute, le même Blaise Compaoré qui a fait des misères aux Ivoiriens pendant son pouvoir. Personne ne l’en a dissuadé. Il a poussé le bouchon jusqu’à lui octroyer la nationalité ivoirienne afin qu’il échappe à la justice burkinabé.

Personne n’a pu lui enlever cette idée. Lui-même n’était plus éligible après 5 ans au Palais présidentiel. Mais il s’est rendu rééligible par la force de la « dérivation », sans rencontrer d’opposition. Il s’est fait accompagner à la présidentielle de 2015 par ceux-là mêmes censés s’opposer à lui. Il a décidé à la place du peuple que la Côte d’Ivoire passe à une troisième République. Les députés se sont aplatis. Les rois et chefs coutumiers étaient à ses pieds. Il a forcé le référendum pour une nouvelle Constitution. Le Front du Refus n’a pu obtenir malgré son refus et Ouattara a « proclamé » sa troisième République sans que cela ne révulse les consciences. Depuis son avènement, l’opposition réclame le rééquilibrage de la Commission électorale indépendante (Cei). Mais il avance sans en faire un souci. Même la Cour africaine des Droits de l’Homme et des Peuples qui a reconnu que la Côte d’Ivoire a péché sur le dossier de la Cei, a eu la complaisance d’accorder un délai fantaisiste d’un an au régime pour se mettre à jour. Une façon de donner à Ouattara la possibilité de terminer toutes ses élections et d’opérer aisément toutes les injustices à son menu avant de rendre l’organe électoral correct. Dans l’alliance du Rhdp, il est le roi. Aucun esprit ne doit se montrer critique et contrarier ses vues.

Le Pdci d’Henri Konan Bédié, qui s’est essayé à l’exercice de l’intelligence relativement à la loi sur la famille, a été échaudé, chassé du Gouvernement avant d’y être ramené autrement. Et depuis, il a abandonné tout esprit critique, devenu plus que jamais zombie sur la terre de ses ancêtres. Gnamien Konan de l’Upci et Mabri Toikeusse de l’Udpci, membre du Rhdp, n’a pas retenu la leçon, malgré leur proximité avec le Pdci.

A la faveur de la composition des listes pour les législatives 2016, ils ont voulu faire ce qui est bien pour leurs formations politiques. Ouattara n’a pas toléré leur désaccord et les a chassés du Gouvernement, sans en perdre le sommeil. Il a réussi à rendre Guillaume Soro, l’ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (Fn), actuel président de l’Assemblée nationale, « mendiant », réduit à quémander le poste qu’il occupe pour les prochains cinq ans. Pour un homme qui a un tel palmarès, qu’est-ce qui l’empêcherait de nommer Blaise Compaoré, du reste devenu ivoirien, au poste de Président du Sénat ? Rien. Surtout que pour bien de langues, c’est l’une des raisons pour lesquelles l’ancien président burkinabé avait rendu une visite à Henri Konan Bédié le 10 octobre 2016 en vue d’obtenir sa bénédiction pour le poste. C’est possible. Parce que rien dans l’expérience du pouvoir de Ouattara ne peut l’appeler à la retenue. Il surfe sur la peur-coma des Ivoiriens, traumatisés par une guerre atroce et des hommes en armes sans notion des droits de l’homme.

C’est vrai que sa maigre expérience du pouvoir lui autorise tout. Mais si l’action politique doit être guidée par la connaissance de l’histoire, ce doit être tout de même, la connaissance de toute l’histoire. Et non uniquement ce tronçon de cinq ans et seulement la part d’expériences passées qui l’arrangent et l’aident à foncer. Parce que l’histoire a aussi prouvé que des volcans pourtant déclarés inactifs à jamais par des spécialistes, ont subitement émis du feu et une lave qui ont enseveli les villages environnants dont les habitants ne se doutaient de rien. La prudence politique doit aussi guider Ouattara, même si son expérience personnelle le pousse à l’excès. Et cette prudence politique prend conseil de la culture historique et ses leçons, des principes politiques, de la morale universelle qui éclaire le jugement, des circonstances et de l’efficacité qu’on attend de lui.

Et si Ouattara nommait Blaise Compaoré à la tête du Sénat ? C’est possible, mais attendons de voir. Parce que tout ce qui est possible n’est pas forcement utile et pertinent…

Germain Séhoué

IN LE TEMPS DU SAMEDI 17 DECEMBRE 2016

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