J’emploie souvent le terme « nos maîtres ». Nous en sommes tous d’accord. Tous. Sans exception. La preuve ? Aucun d’entre nous n’a osé s’élever contre mon affirmation. Ils sont donc nos maîtres, et nous, leurs serviteurs. Je veux dire : leurs esclaves modernes. Nous les adorons. Nous adorons leurs prénoms. Quant aux nôtres, nous les écrasons avec le plat de nos pieds. Ou bien nous faisons semblant de les avoir, mais en défendant quiconque de les prononcer. Entre nous, est-ce cela qu’on appelle posséder un bien? Comment peut-on avoir un beau prénom de chez soi, comme Bahi, Irié, Guéhi, Kouadio, Zika, Ouellé, Katina, Anoblé, Bazia, etc. et le cacher par ignorance ?
Pourquoi, oui, pourquoi enterrons-nous nos noms au profit de ceux de nos maîtres ? Ah j’oubliais ! Parce que nos maîtres, nous les aimons. Nous les aimons tellement, nous voulons tant leur ressembler que nous n’oublions rien de ce qu’ils sont et font. Je dis que nous n’oublions rien. Nous tiquons comme eux. Nous imitons les mouvements de leur corps. Nous roulons le « R » comme eux. Nous nous comptons parmi les humains, seulement quand on nous appelle par leurs prénoms, pas avec les nôtres. Sans leurs prénoms, nous faisons juste pitié. Je dis : pi-ti-é !
Mais pour une fois, je vais me détacher de nous. Bien sûr, sans me permettre de vous pointer du doigt, pour des erreurs que nous commettons ensemble. D’ailleurs, vous me diriez ceci : « Il y a quatre doigts tiens, tournés vers toi-même, pour un tourné vers nous ». Alors je vais vous faire plaisir en mettant en évidence ma faute. Je veux dire ma manière d’imiter nos maîtres.
Naturellement, vous trouverez mon imitation personnelle juste piètre vis-à-vis de celle qui nous est commune. Bon je vous comprends, comprenez-moi aussi. Alors sans tarder, je vous invite à m’écouter. En réalité à me lire, même si certains vont forcément imaginer ma vilaine voix, incapable de bien chanter. Bon, laissons la chanson de côté. J’ai déjà des frères Bété qui ne me font pas honte sur le plan de la voix du Bété. Ce sont les Lukson, Pierre Loti, Ray, Dickaël, Paulin, Justin, Full, Pablo, Lat Dior, Paco, John, Simon, Spinto, etc.
Quoi ? Vous ne croyez pas que ce sont des Bété ? Alors je me tiens sur mes deux pieds et vous l’affirme : ce sont des Bété. Mais ils sont originaires de New York, Paris, Mexico, Turin, Londres, de partout, sauf de la région du Centre-Ouest ivoirien, ou d’Afrique. Ils sont la « voix de nos maîtres ». Ca nous rappelle ce label musical : LA VOIX DE SON MAITRE… Hum ! Bon, bon, revenons à ma manière d’imiter nos maîtres, car c’est là que vous m’attendez.
Nos maîtres aiment leurs cultures respectives. J’aime la mienne. Elle vit en moi chaque jour. Ils adorent le lieu de leur naissance ou de leur enfance. J’adore mon village. Son amour m’offre mon souffle quotidien. Je ne verrai jamais en lui un lieu de sorciers, une raison insensée que certains trouvent pour couper le contact avec leur village. Nos maîtres aiment surtout leurs noms et prénoms. Ils en font la publicité et œuvrent intelligemment pour les conserver, leur faire occuper toute la surface du globe terrestre. Pour cela, ils passent par tous les moyens possibles.
Moi aussi j’aime mon nom, mon prénom, le sobriquet culturellement attaché à mon prénom, et surtout mon nom de famille, même si je ne l’utilise pas comme nos maîtres utilisent le leur. Je ne suis pas prêt à accepter un prénom étranger attaché à mon prénom africain. A plus forte raison voir ce prénom me servir entièrement à la place du vrai. Comme nos maîtres, je me bats aussi pour que mon prénom ne disparaisse pas de la surface de la terre. Je sais que vous ne trouvez pas ma manière aussi (in)intelligente que la vôtre, qui est d’enterrer votre propre prénom au profit de celui qui ne maintient qu’une relation de votre infériorité par rapport aux maîtres…
J’imite aussi nos maîtres d’une autre façon. Certains, parmi vous, connaissent à coup sûr Georges Brassens. C’est mon idole. Ah non ! Non ! Et non ! Jamais ! Je ne ferai pas comme vous. Moi, me faire appeler Georges Guikou Bilet Zafla, parce que mon chanteur français préféré s’appelle Georges ? Non, je réfléchis beaucoup et ne tiens surtout pas à enterrer mon vrai nom. Je sais que des gens ont rejeté leur propre nom et juste choisi de se faire appeler, Victor Hugo, Bill Clinton, Diego, Ismaël, Khader, etc… Comme mes frères Bété cités plus haut. Mais chacun sait sa force morale vis-à-vis de l’importance de son identité. Alors… Donc pour moi, ni le prénom ni la moustache ni la pipe de mon idole. Il est mon maître et je l’adore autrement.
Brassens m’épate, m’expose la vie de chaque jour, m’amuse et m’inspire. Ce classique français demeure mon modèle, même si je ne peux réaliser autant que lui. Mais je n’adopterai pas son prénom pour me consoler ou me faire croire que je suis aussi célèbre que lui. Non, la célébrité ne se décrète pas. Elle s’acquiert à partir d’un travail sérieux, intense, bien régulier. D’ailleurs, pourquoi récupérer un prénom déjà célèbre au lieu de faire connaître le mien au monde ? Je n’ai pas besoin qu’on m’enseigne cette petite intelligence. C’est ça qui est la vérité !
Pour finir la présentation de mon idole Georges Brassens, je vous prie de découvrir le titre de certaines de ses chansons. Comme aujourd’hui pour « MARQUISE », nous nous arrêterons quelquefois sur certaines pages de son cahier. Nous lirons avec joie ses paroles dans : Les amoureux des bancs publics, Le petit cheval, Auprès de mon arbre, La ballade des cimetières, Le bistrot, Dieu s’il existe, Fernande, Les sabots d’Hélène, Le bulletin de santé, Sauf le respect que je vous dois, Supplique pour être enterré sur la place de Sète, La fessée, etc. L’internet nous permettra aussi d’écouter plusieurs de ses belles chansons.
UNE CHANSON DE GEORGES BRASSENS : MARQUISE
Marquise, si mon visage a quelques traits un peu vieux
Souvenez-vous qu’à mon âge, vous ne vaudrez guère mieux
Marquise, si mon visage a quelques traits un peu vieux
Souvenez-vous qu’à mon âge, vous ne vaudrez guère mieux
Le temps aux plus belles choses, se plaît à faire un affront
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front
Le temps aux plus belles choses se plaît à faire un affront
Il saura faner vos roses comme il a ridé mon front
Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits
On m’a vu qui vous êtes, vous serez ce que je suis
Le même cours des planètes règle nos jours et nos nuits
On m’a vu qui vous êtes, vous serez ce que je suis
Peut-être que je serai vieille, répond marquise cependant
J’ai vingt-six ans mon vieux corneille et je t’emmerde en attendant
J’ai vingt-six ans mon vieux corneille et je t’emmerde en attendant
Au prochain sourire de weekend, toujours pour sourire ou rire.
Nohoré Gbodiallo Guikou Bilet Zafla



